Issue d’une famille bourgeoise d’origine espagnole, Eva Gonzalès naît à Paris en 1849 dans un milieu où la littérature et la musique tiennent une place éminente. Son père, Emmanuel Gonzalès, romancier et feuilletoniste du Siècle, futur président de la Société des gens de Lettres, et sa mère, Marie Céline Ragut, musicienne d’origine belge, lui offrent une enfance baignée d’art et d’intellect. Cette atmosphère cultivée façonne précocement sa sensibilité et oriente son destin vers la peinture.
Elle reçoit ses premières leçons entre 1866 et 1867 auprès de Charles Chaplin, portraitiste réputé des élégantes du Second Empire, avant de poursuivre sa formation sous la direction de Gustave Brion. En 1869, présentée par Alfred Stevens à Édouard Manet, elle entre dans l’atelier du maître, devenant à la fois son élève et l’un de ses modèles privilégiés. Elle y rencontre Berthe Morisot, avec laquelle elle partage une proximité artistique nourrie d’émulation et de rivalité discrète. Au contact de Manet, dont elle admire la hardiesse, Eva Gonzalès adopte une touche plus libre, un éclairage plus franc, tout en conservant une rigueur technique héritée de son apprentissage académique.
Dès ses débuts, son talent est salué par la critique : Émile Zola et Jules-Antoine Castagnary louent la justesse de son regard et la modernité de ses compositions. Elle expose régulièrement au Salon des Artistes Français de 1870 à 1879, affirmant progressivement une personnalité indépendante. Si ses sujets — figures féminines saisies dans l’intimité, scènes de lecture, portraits, intérieurs feutrés — rejoignent ceux de ses contemporains impressionnistes, son style demeure singulier, plus structuré, parfois empreint d’une gravité et d’une profondeur tonale qui rappellent la veine espagnole des débuts de Manet.
Retirée à Dieppe durant la guerre franco-prussienne de 1870, elle y peint des œuvres aux tonalités plus sombres. Elle refuse cependant de participer aux expositions impressionnistes, tout en restant proche du groupe et de ses amis artistes. Avec son époux, le peintre et graveur Henri Guérard, qu’elle épouse en 1879, elle fréquente notamment la ferme Saint-Siméon à Honfleur, lieu de rencontre privilégié de la modernité picturale. Guérard soutient activement son travail, tandis que leur cercle d’amis, parmi lesquels Norbert Gœneutte, immortalise à plusieurs reprises leur intimité familiale. Sa sœur Jeanne Constance, sa mère et son mari figurent d’ailleurs parmi les modèles récurrents de son œuvre.
Elle marque les esprits au Salon de 1874 avec le pastel La Nichée, puis en 1879 avec Une Loge aux Italiens, deux œuvres qui seront ultérieurement acquises par l’État, consacrant la reconnaissance officielle de son talent. Elle expose également à la Galerie Georges Petit en 1882 et 1883, au moment où sa carrière atteint sa pleine maturité.
Mais en 1883, la disparition d’Édouard Manet la plonge dans une profonde affliction. Affaiblie par la naissance de son fils Jean-Raymond, elle succombe à une embolie six jours seulement après la mort de son maître et ami, à l’âge de trente-quatre ans, alors qu’elle préparait un hommage à celui qui avait profondément marqué son parcours.
Interrompue en plein essor, son œuvre n’en conserve pas moins une place singulière dans la peinture française de la fin du XIXᵉ siècle. À la croisée de la tradition et de la modernité, Eva Gonzalès sut élaborer un langage pictural personnel, alliant finesse psychologique, sensibilité lumineuse et maîtrise technique, affirmant avec discrétion mais fermeté la voix d’une artiste pleinement consciente des enjeux esthétiques de son temps.