Aucune oeuvre ne correspond
Né à Gand le 23 novembre 1862 et mort à Saint-Clair (Le Lavandou) le 13 décembre 1926, Théo van Rysselberghe est un passeur, au sens le plus exigeant du terme, capable de faire dialoguer l’avant-garde parisienne et l’effervescence belge, la science de la couleur et l’art du portrait, l’expérience du voyage et la rigueur d’une construction moderne.
Formé dans le contexte académique belge (notamment autour de l’enseignement de Jean-François Portaels, attentif aux sujets orientalistes), Van Rysselberghe se distingue très tôt par une curiosité intellectuelle et visuelle que nourrissent les déplacements. Ses séjours en Espagne et surtout au Maroc, répétés dès les années 1880, ne relèvent pas seulement du pittoresque : il y cherche une expérience de lumière, une intensification des valeurs et des contrastes, qui orientera durablement sa peinture.
Cette ambition trouve un cadre décisif lorsqu’il participe, en 1883, à la fondation du groupe bruxellois des XX (Les Vingt), société d’avant-garde vouée à introduire et discuter l’art le plus contemporain dans une Belgique encore dominée par l’académisme. Les expositions des XX – puis, à partir de 1894, celles de La Libre Esthétique – jouent un rôle de caisse de résonance : elles installent Van Rysselberghe au cœur d’un réseau européen où circulent œuvres, idées et artistes.
Le tournant majeur survient au contact des recherches néo-impressionnistes. La découverte des principes inaugurés par Seurat et relayés par Signac (division des tons, vibration optique, construction par touches régulières) le conduit à une conversion progressive à partir de la fin des années 1880. Fait rare, Van Rysselberghe transpose cette “méthode” non seulement au paysage mais aussi, avec une autorité exceptionnelle, au portrait – domaine où la tentation décorative du pointillisme pouvait aisément dissoudre la présence humaine. Chez lui, au contraire, l’analyse colorée sert la psychologie : le modelé naît de la juxtaposition, la carnation devient champ lumineux, et l’individu s’inscrit dans une atmosphère quasi musicale. Cette capacité à faire tenir ensemble exactitude du regard et modernité de l’écriture picturale explique l’importance de ses effigies dans l’histoire du portrait fin-de-siècle.
Son œuvre se déploie ainsi entre plusieurs pôles. D’un côté, la vie intellectuelle et littéraire : Van Rysselberghe fréquente les milieux symbolistes, et son art du portrait s’accorde à une époque qui fait du visage un lieu de vérité intérieure. De l’autre, une attention croissante aux grands ensembles décoratifs et au renouveau des arts appliqués, en affinité avec l’esprit Art nouveau et l’idée – très moderne – d’une peinture susceptible d’embrasser l’espace, la société, et le quotidien.
Vers 1905, alors que le divisionnisme strict s’assouplit partout en Europe, il s’éloigne progressivement de la ponctuation la plus régulière, sans renier l’acquis fondamental : la primauté de la couleur comme structure. Installé sur le littoral méditerranéen, il retrouve dans les paysages du Sud une matière lumineuse qui prolonge, autrement, la leçon marocaine : clarté, scintillement, et respiration des plans.
À l’échelle du marché et de l’histoire du goût, Van Rysselberghe incarne aujourd’hui une conjonction précieuse : celle d’un peintre à la fois immédiatement séduisant – par l’éclat, la finesse et la sensualité de sa touche – et historiquement capital, parce qu’il a contribué à faire du néo-impressionnisme un langage européen, tout en lui donnant l’un de ses territoires les plus difficiles : le portrait.