La délicate aquarelle gouachée que nous présentons s’inscrit dans l’ensemble des vues parisiennes que Jean Béraud consacre, dans les années 1880-1890, à la vie mondaine de la capitale. À travers ces scènes prises sur le vif, l’artiste affirme son rôle de chroniqueur attentif du Paris haussmannien, dont il saisit avec une précision presque journalistique les élégances et les rythmes saisonniers.
La composition se déploie sur le rond-point des Champs-Élysées, maculée de blanc par une récente chute de neige. Au premier plan, une jeune femme avance d’un pas pressé vers l’avenue d’Antin (actuelle avenue Franklin-D. Roosevelt), légèrement penchée contre le vent, son manchon relevé à hauteur du visage pour se protéger du froid. La vivacité de son geste, la tension perceptible dans l’inclinaison du corps, insufflent à la scène un mouvement immédiat, presque cinématographique. Son chapeau rouge, éclatant dans la gamme sourde des bruns et des gris hivernaux, devient le point focal de la composition.
Autour d’elle, la perspective s’ouvre largement : les lampadaires rythment l’espace, conduisant le regard vers les silhouettes estompées des promeneurs et des fiacres animant l’arrière-plan. A l’horizon se dresse le Palais de l’Industrie, vestige de l’Exposition Universelle de 1855 reconnaissable à sa grande verrière, avec à sa droite la rotonde dite du « Panorama », permettant d’accéder à la « Galerie des Machines », vaste espace d’exposition d’une longueur de 1200 mètres accueillant chaque année le long de la Seine le prestigieux Salon annuel.
La neige, déposée en fines touches claires sur le sol et les réverbères, unifie la scène dans une atmosphère froide et légèrement brumeuse. Par un usage subtil de la gouache rehaussant l’aquarelle, Béraud parvient à traduire les reflets humides de la chaussée et la légèreté poudrée d’un plein-air hivernal.
Loin de toute anecdote théâtrale, l’artiste privilégie l’observation directe et la spontanéité. Cette figure féminine, saisie dans l’instant d’une promenade, incarne l’élégance moderne telle que Béraud aime à la représenter : active, urbaine, et insérée dans le flux incessant d’une capitale toujours en mouvement.
Collection privée, Suisse
Patrick Offenstadt, Jean Béraud. La Belle Epoque, Une époque rêvée, Cologne et Bonn, 1999, reproduit p. 142, n° 130