Salon des Artistes Français 1882, exposé sous le numéro 1381
Présentée au Salon des Artistes Français de 1882, notre imposante nature morte déploie, dans l’espace feutré d’un cabinet d’amateur, la mise en scène d’un véritable théâtre des vanités. Avec la virtuosité picturale qui lui est propre, Charles Hutin orchestre sur sa grande toile un foisonnant inventaire de trésors rutilants. Dans une profusion qui peine quelque peu à s’ordonner, les objets d’art se mêlent aux armures, porcelaines, sculptures, textiles précieux et autres livres anciens.
Le peintre excelle dans le rendu minutieux des matières, la brillance des glaçures, l’opacité des bronzes, la douceur des velours et des brocarts chatoyants. Trônant au centre de ce monumental désordre, un singe juché sur un tabouret, loupe à la main, observe attentivement une longue et élégante pipe blanche. L’animal, figure allégorique de la vanité humaine, vient introduire une note tout à la fois satirique et symbolique. Il entend singer ici l’expert ou le collectionneur, et renvoyer l’homme à sa propre obsession de posséder, classer ou authentifier.
Le titre même choisi par Charles Hutin pour le Salon, « Il expertise tous les jours », offre un trait d’esprit plein d’ironie qui n’est pas sans annoncer sa participation à l’exposition des Incohérents l’année suivante. Pourtant éloigné des ambitions moralistes de la peinture d’histoire, l’artiste semble également offrir une réflexion plus profonde sur la condition humaine, tout autant accaparée par l’accumulation des richesses que par l’obtention de savoirs.
Les sentiments s’en retrouvent quant à eux relégués au second plan. En effet, occupant la partie gauche de la composition, le petit cupidon gracieux et charnu, privé de ses ailes, de son arc et de ses bras, apparaît ainsi comme le spectateur impuissant du fastidieux travail opéré par le macaque. Initialement attribuée à Pierre Puget et aujourd'hui considérée comme une œuvre de François Duquesnoy, cette statuette de putto en plâtre est à l’époque un modèle assez diffusé dans les ateliers. Peint de multiples fois par Cézanne (fig. 1), il confère une dimension plus symbolique à notre peinture en y ajoutant une discrète évocation de l’amour profond, réduit à l’état d’un objet inerte. Si la scène demeure silencieuse, elle suggère ainsi avec éloquence les tensions existantes entre savoir, possession et désir.