Cheval en majesté, au cœur d'une civilisation, Château de Versailles, 2 juillet – 3 novembre 2024, cat. n° 199.
Figurant un cheval isolé dans un paysage, surpris par un éclair, notre grande toile de James Ward déploie une scène d’une intensité rare, caractéristique de la sensibilité romantique anglaise, où l’animal, loin d’être seulement sujet d’observation ou attribut de prestige, semble devenir le protagoniste d’un drame plus profond.
Au centre de la composition, un cheval pie à la robe éclatante se détache sur un ciel d’orage. Il avance en terrain escarpé, saisi dans un mouvement suspendu : l’antérieur droit levé, l’encolure tendue, l’œil agrandi par l’effroi, la crinière claire balayée par le vent. Chaque muscle est contracté, chaque ligne du corps exprime l’instinct de fuite face à la menace céleste.
À gauche, dans le lointain, l’éclair zèbre l’horizon de deux lignes anguleuses, presque calligraphiques, qui répondent directement à celles des jambes du cheval. Cette fulgurance lumineuse n’illumine que brièvement le ciel chargé de nuées sombres, mais suffit à transformer l’atmosphère en une scène de catastrophe imminente. La lumière latérale, froide et crue, tranche avec les tons chauds du pelage roux et blanc, faisant vibrer la surface picturale.
Comme pour accentuer l’isolement de l’animal, la bande de sol pierreux, traitée par des touches plus libres et plus sombres, contraste avec le rendu minutieux de l’anatomie équine. Réputé pour sa connaissance approfondie des animaux, Ward s’est appuyé sur de nombreux dessins réalisés sur le motif pour sculpter les masses musculaires, souligner l’épaule, la croupe et la tension des jarrets. Ce fonds graphique d’études constitue un répertoire de forme dans lequel l’artiste ne cesse de puiser pour fixer les attitudes naturelles de ses chevaux, quitte à parfois les réemployer dans un travail sériel singulièrement moderne.
Si l’iconographie du cheval effrayé par un éclair traverse toute la période romantique et se retrouve en France chez Géricault, Delacroix ou encore Carle Vernet, James Ward en propose une interprétation plus psychologique et originale. Bien qu’il confère à son cheval une monumentalité presque héroïque, il semble révéler son hypersensibilité, en exploitant la tension entre sa puissance sauvage et son caractère craintif et vulnérable, un paradoxe spécifique qui fait toute la grandeur de l'art de l'équitation. Aucun cavalier, aucune présence humaine ne vient maîtriser l’animal ou tempérer la violence du moment. Cette absence renforce l’idée d’un affrontement direct, seul à seul, entre la créature et les forces naturelles.
Ainsi, par la tension du mouvement, la dramaturgie du ciel orageux et la noblesse inquiète du cheval, James Ward parvient à élever un sujet animalier au rang de véritable poème romantique, où la robustesse physique rencontre la terreur sublime.
Ancienne collection Arthur Ackermann and Son - Gallery of fine art, Londres - circa 1800
Hélène Delalex et Laurent Salomé (dir.), cat. exp. Cheval en majesté, au cœur d'une civilisation (Château de Versailles, 2 juillet – 3 novembre 2024), Paris, Lienart Éditions, 2024, p. 481-487, reproduit p. 483.