Précisément daté de 1854, le sobre et pénétrant portrait d’homme que nous présentons fut vraisemblablement exécuté alors que William Bouguereau achève son séjour à la Villa Médicis, où il a résidé plus de trois années en qualité de pensionnaire du Grand Prix de Rome.
Le modèle est figuré en buste, légèrement tourné vers la droite, le regard légèrement détaché, dans une attitude presque méditative. La pose retenue, exempte de tout apparat, confère au portrait une dimension intime et fraternelle. Si le modelé du visage, d’une grande douceur, témoigne de l’assimilation des leçons romaines et de l’étude attentive des maîtres de la Renaissance, la physionomie (front dégagé, moustache ample et soigneusement structurée) semble traitée avec un pinceau scrupuleusement attentif à la vérité des traits.
Bouguereau adopte ici une palette volontairement restreinte à une élégante grisaille, dans un camaïeu de noir, blanc et de différentes tonalités de gris. Les noirs profonds de la veste et du nœuds contrastent avec le blanc lumineux de la chemise. De même, la chevelure ondulée et dense et les moustaches sombres s’opposent au teint naturellement clair du visage. La lumière, diffuse et équilibrée, modèle les formes sans effets théâtraux, révélant déjà la maîtrise technique totale du jeune peintre. Le choix d’un fond neutre, seulement animé par un léger dégradé de gris, très moderne, allant de bas en haut, concentre toute l’attention sur la présence psychologique du modèle.
Notre portrait représente très probablement le graveur Jacques-Martial Deveaux, également pensionnaire de l’Académie de France à Rome (fig. 1).Alors que Bouguereau travaille à l’achèvement de l’un de ses plus importants envoi, Le Triomphe du Martyre, qui le couronnera de succès à l’Exposition Universelle de 1855, il est chargé de réaliser le portrait de son condisciple pour orner la salle à manger de la Villa Médicis. Peint, selon le journal de l’artiste, entre le 30 octobre et le 20 décembre 1853, le tableau figure le graveur en buste de trois quart (fig. 2). Plusieurs éléments morphologiques concordent de manière frappante avec notre portrait : outre la moustache, épaisse et retombante, la structure du visage, le front large, les pommettes hautes, le menton plus étroit, le nez droit et fin, semblent identiques.
Tout comme Bouguereau, il est probable que Deveaux prolongea son séjour à Rome de quelques mois au début de l’année 1854, date de réalisation de notre portrait. Il semble que le peintre ait souhaité se montrer plus sincère que dans la première version plus conventionnelle de la Villa Médicis, en conférant plus d’expression à son modèle, à travers une facture plus rapide, libre et enlevée, et dans un cadrage plus frontal qui s’apparente à son autoportrait peint la même année (fig. 3).
Aujourd’hui méconnu, Jacques-Martial Deveaux (1825-1916) fut un graveur au burin réputé. A son retour à Paris, il multiplia les récompenses officielles, obtenant une première médaille au Salon en 1864, avant de remporter une médaille de deuxième classe à l’Exposition Universelle de 1878, une médaille de première classe ainsi qu’une médaille d'argent à l'Exposition Universelle de 1889. Loin des grandes compositions historiques qui occupaient alors les pensionnaires, ce saisissant portrait, resté dans l’atelier de Bouguereau jusqu’à sa mort, apparaît comme un exercice plus intime, chargé de souvenirs et d’affection.
Famille de l'artiste
Collection particulière, Normandie