Sur la profondeur d’un fond noir constellé d’étoiles se détache une silhouette féminine drapée de jaune d’or. Son corps élancé se superpose à une étrange créature aux tonalités mauves et bleutées, dont la forme sinueuse accompagne la figure avant de se prolonger visuellement dans l’immense croissant de lune qui structure la composition. Personnage, costume et décor semblent ainsi se confondre dans une même apparition. Le corps humain devient chez Erté le point de départ d’une invention graphique où le vêtement se métamorphose et déborde la silhouette pour participer pleinement à l’effet scénique.
Cette conception est caractéristique de ses projets de costumes des années 1920. La ligne souple et continue, l’allongement des proportions, les aplats de couleurs précieuses et le raffinement minutieux des ornements témoignent du langage Art déco développé par l’artiste. Erté affectionne tout particulièrement ces jeux de métamorphose dans lesquels plumes, végétaux, animaux ou éléments célestes viennent prolonger le corps. Ici, le croissant lunaire et le ciel étoilé donnent à la figure une dimension presque irréelle et inscrivent naturellement la composition dans l’univers féerique évoqué par son titre.
La datation de l’œuvre permet en outre de la rapprocher d’un ensemble particulièrement important de créations d’Erté pour Aladin et la Lampe merveilleuse aux Folies Bergère. La Bibliothèque nationale de France conserve plusieurs maquettes de costumes réalisées pour ce spectacle et datées de 1928 ou 1929, parmi lesquelles Shéhérazade, Le Sultan, Les Jades ou encore Œufs de deux mille ans. Elle conserve également les projets de décors du Palais d’Aladin et du Rideau pour la scène d’amour, témoignant de l’ampleur de la contribution d’Erté à cette production.
Le titre Les Contes des Mille et une nuits, porté par la présente feuille, prend dès lors une résonance particulière. S’il ne permet pas d’identifier avec certitude cette gouache comme une maquette destinée à Aladin et la Lampe merveilleuse, sa datation, son iconographie et son vocabulaire formel la replacent au cœur des recherches menées par Erté autour du merveilleux oriental à la même époque. D’autres projets de costumes documentés pour Aladin confirment d’ailleurs la diversité des personnages et des inventions imaginés par l’artiste pour cette production. Par la spectaculaire fusion de la figure féminine, de la créature fantastique et du croissant de lune, Les Contes des Mille et une nuits illustre pleinement la conception du costume propre à Erté : non plus un simple vêtement, mais une silhouette totale, pensée pour transformer le corps de l’interprète en une apparition théâtrale. La précision de la gouache et l’équilibre particulièrement maîtrisé de la composition lui confèrent parallèlement toute l’autonomie d’une œuvre graphique, à la rencontre de la mode, des arts décoratifs et du spectacle.