Paris, Galerie Bernheim-Jeune & Cie, Paris, Exposition de Cent Ans de Theatre, Music-Hall et Cirque, 1936, No. 50 prêt de Mlle Jane Renouardt (étiquette au verso).
New-York, The Metropolitan Museum of Art, en prêt, exposé en 1972, 1977, 1978, 1980
Exposition de cent Ans de Theatre, Denver Art Museum, The Lefevre Gallery (étiquette au dos)
Lorsqu’en 1888, Le Courrier Français demande à Forain une autobiographie, celui-ci leur envoie comme réponse : “Je suis né à Reims le 23 Octobre 1852 et j’aime la danse”.
À l’instar de Degas, son ami et aîné, Jean-Louis Forain s’attache dès les années 1880 aux coulisses de l’Opéra, non pour en magnifier la grâce idéale, mais pour en dévoiler les ambiguïtés. L’huile sur toile que nous présentons s’inscrit dans ce thème, l’un des plus féconds de l’œuvre de l’artiste, en exhibant l’envers du décor parisien, ce théâtre social où se croisent artistes, mondains et demi-monde.
Le sujet ne représente pas le spectacle, mais l’attente, un instant suspendu où la danseuse, à gauche de la composition, se tient à la lisière de la scène encore baignée de lumière. Arborant son tutu vaporeux, son corsage lilas et ses chaussons roses, elle s’appuie nonchalamment contre la toile de fond du spectacle, faisant face aux deux abonnés de l’Opéra en habit noir et haut-de-forme qui occupent le centre de la composition.
Afin de traduire finement la tension implicite de ce type d’interaction, l’artiste accentue le contraste entre la légèreté diaphane des tutus et la verticalité rigide de deux hommes, soulignant le noir profond de leurs redingotes et la blancheur crue de leurs plastrons.
À droite, dans une pénombre chaude, d’autres groupes de danseuses et d’abonnés apparaissent, esquissés par touches rapides, incisives et vibrantes. Un corsage rouge éclatant introduit une note ardente qui rompt l’harmonie pastel et attire le regard vers l’arrière-plan. Forain joue ici d’une partition chromatique subtile : aux bleus froids du mur et aux verts adoucis du sol répondent les ocres et orangés des coulisses, comme pour suggérer la fusion de deux mondes : celui de la scène et celui du désir mondain.
Fidèle à ses principes esthétiques impressionnistes, il parvient à capter les mouvements, les expressions et les attitudes en laissant visibles chacun de ses coups de pinceau. Cette facture vive et libre, que l’on perçoit plus particulièrement dans les jupons frémissants et les silhouettes à peine définies du second plan, traduit l’instantanéité du regard, mais aussi l’ambiguïté morale du sujet. Les coulisses deviennent un espace de transaction silencieuse, où la ballerine, figure de grâce, se mue en objet de convoitise. Ainsi, sous l’apparente légèreté d’une scène de ballet, Forain propose une méditation sociale sur le Paris de la Troisième République. Ce type de sujet rencontre un franc succès, et va jusqu’à inspirer une caricature de l’artiste par Caran d’Ache en 1887, datation probable de notre composition. A l’instar des toiles de Lautrec, le théâtre n’est plus seulement un lieu d’art, il devient un microcosme où se lit les turpitudes de la comédie humaine contemporaine.
Il faut croire que le peintre fut particulièrement attaché à cette œuvre car elle se distingue très nettement sur une rare photographie de son atelier aujourd’hui conservée au musée d’Orsay (illustré ci-dessus).
Sous l’objectif de son ami le sculpteur Henri Geoffroy de Ruillé, Forain se met en scène en compagnie de son épouse, un putto en bois sur les genoux, juste en-dessous de notre tableau, soigneusement mis en évidence dans l’axe, accroché en hauteur sur le mur du fond.
La puissance très évocatrice de son sujet ne fut pas sans séduire ensuite l’un de ses premiers propriétaires, Pierre Decourcelle, romancier populaire et chroniqueur dramatique proche des milieux théâtraux. Remarquée en 1926 par Gustave Coquiot qui y perçoit l’un des « plus incisifs tableaux » de l’artiste, la toile est par la suite acquise par la célèbre actrice française Jane Renouardt. Cette double présence dans des collections directement liées au monde littéraire et théâtral parisien vient renforcer de manière émouvante l’ancrage historique et mondain de ce chef d’œuvre très singulier de Forain.
Pierre Decourcelle (1856-1926), Paris ; Sa vente, Paris, Hôtel Drouot, 16 juin 1926, n° 28 ;
Mlle Jane Renouardt (1890-1972), Saint Cloud ; Paris, Hôtel Drouot, 10 juin 1937, n° 36 ;
Theodore William Schempp (1904-1988), New York et Paris ;
Denver Art Museum, Denver (acquis auprès du précédent en novembre 1937 pour la Collection Helen Dill, étiquette au verso)
M. Knoedler & Co., New York (acquis auprès du précédent dans le cadre d’un échange en 1949) ;
Wildenstein & Co. Inc., New York ;
John Barry Ryan (1901-1966) et Margaret-Dorothy Kahn (1901-1995), New York (acquis auprès du précédent en 1949) ; New York, Sotheby's, 24 mai 1995, n° 316 ;
The Lefevre Gallery, Londres (étiquette au verso) ;
New York, collection particulière
Coquiot, Gustave, « L’art d’aujourd’hui, une collection », La Renaissance de l'art français et des industries de luxe, mai 1926, reproduit p. 275.
Heilbrun, Françoise, « Nouvelles acquisitions », 48/14 La revue du Musée d'Orsay, Paris, Réunion des musées nationaux, 1998, photographie dans l’atelier reproduite p. 28.
Mathieu, Caroline ; Georgel, Chantal ; Lobstein, Dominique, Cat. exp. De Millet à Bonnard : la création picturale dans les collections du Musée d'Orsay (1848-1914) (Séoul, 2007), Paris, Musée d'Orsay, 2007, photographie dans l’atelier reproduite p. 147.