Rovigo, Palazzo Roverella, Henri de Toulouse-Lautrec : Parigi 1881-1901 (23 février – 30 juin 2024), cat. n° IX.12.
La singulière composition circulaire que nous présentons s’inscrit dans la production symboliste de Louis Welden Hawkins autour de 1900, moment où l’artiste explore avec une rare subtilité les correspondances entre portrait, allégorie et synthèse décorative. Par son format en médaillon et par son cadre sculpté d’origine, portant l’inscription des modèles, l’œuvre convoque à la fois la tradition renaissante du tondo et l’esthétique Art nouveau alors en plein essor.
Les deux figures, identifiées comme le compositeur Jules César Chevallier (1866–1923) et son épouse Madeleine Pahn, sont représentées en strict profil, selon une formule héritée des médailles antiques et des effigies de la Renaissance. Modelés en grisaille, leurs visages se détachent avec netteté sur un fond doré animé de portées musicales. Cette confrontation entre la précision naturaliste des traits et l’abstraction décorative du champ ornemental traduit pleinement l’esthétique symboliste propre à Hawkins.
Jules Chevallier, aujourd’hui quelque peu oublié, jouissait à son époque d’une certaine notoriété. Compositeur de mélodies et d’opérettes, il est notamment l’auteur du Marchand de sable (1901), sur un texte de Tristan Klingsor, poète proche des milieux symbolistes. Directeur, avec son épouse, d’une école de musique rue d’Offémont à Paris, il dirigea également à partir de 1899 un cours de mise en scène d’opéra aux côtés du comédien Fernand Dupas. En 1901, le compositeur montmartrois Gabriel Fabre dédia à Madeleine Chevallier une réédition de ses Sonatines sentimentales, signe supplémentaire du rayonnement artistique du couple.
Hawkins dépasse ici le cadre du portrait mondain pour proposer une vision idéalisée de l’union conjugale et créatrice. L’homme, légèrement en retrait, présente des traits affirmés, tandis que la figure féminine, placée au premier plan, se distingue par la douceur de son modelé et la délicatesse de son expression. La palette, volontairement restreinte, associe les carnations claires aux reflets lumineux du fond d’or, dans un écho aux primitifs italiens, tandis que la matière lisse et soigneusement fondue témoigne de la solide formation académique de l’artiste. Toutefois, la simplification des volumes et la stylisation des contours cloisonnés révèlent son adhésion aux recherches synthétiques du symbolisme, notamment sous l’influence de Puvis de Chavannes.
Les portées musicales, loin d’être de simples attributs décoratifs, confèrent à l’image une dimension spirituelle : elles figurent l’harmonie des sons comme celle des âmes. La circularité du format, l’union des profils et l’inscription gravée dans le cadre concourent à faire de cette œuvre une véritable médaille peinte, où le souvenir intime s’élève à la dignité du symbole. Par l’équilibre magistral de sa composition, Hawkins propose ainsi une image intemporelle de résonance et d’accord, inscrivant ses modèles dans une sphère à la fois artistique et idéale.
Ancienne collection Robert Tschoudoujney
Collection privée, France
Jumeau-Lafond, Jean-David, Parisi, Francesco (dir.), catalogue d'exposition "Henri de Toulouse-Lautrec : Parigi 1881-1901" (Rovigo, Palazzo Roverella, 23 février – 30 juin 2024), Milan, Dario Cimorelli editore, 2024, reproduit p. 242, décrit p. 343.