Paris, Bibliothèque nationale de France, André Maurois, 2 octobre - 4 décembre 1977, cat. n° 290.
La grande huile sur toile que nous présentons s’inscrit dans les séjours londoniens de Jacques-Émile Blanche au tournant du siècle, période durant laquelle l’artiste, profondément attaché à l’Angleterre, observe avec une acuité renouvelée la vie mondaine de la capitale britannique.
Exécutée vers 1907, année où il achève le portrait d’Henry James, cette vue de Rotten Row à Hyde Park constitue l’un des témoignages les plus accomplis de son intérêt pour les scènes de société en plein air, à mi-chemin entre chronique élégante et étude atmosphérique. La composition s’organise le long de l’allée ombragée où se presse une foule animée de cavaliers, de promeneurs et d’attelages.
Au premier plan, une figure féminine vêtue d’une robe claire avance d’un pas mesuré, entre un jeu de deux diagonales dynamiques rythmant la profondeur de l’espace. A gauche, un jeune homme poussant sa bicyclette devance l’alignement des fiacres tandis qu’à droite, une rangée de bancs occupés par des élégantes abritées sous leurs ombrelles compose une frise mondaine.
Féru de modernité, Blanche s’est à l’époque inspiré pour sa composition d’une carte postale de la capitale britannique en lui apportant plusieurs modifications, offrant là un très intéressant et rare témoignage de son rapport à la photographie. Animant son pinceau, l’artiste transcende véritablement l’image noir et blanc en déployant ici une touche libre et fragmentée, héritée de sa fréquentation des peintres anglais et de son intérêt prononcé pour l’impressionnisme. Les verts éclatants du couvert végétal filtrent la lumière et enveloppent la scène d’une atmosphère chaude, presque vibrante. Se faisant disciple de Renoir, le peintre privilégie l’impression d’ensemble : les silhouettes, parfois à peine esquissées, s’animent par la justesse des attitudes et la vivacité des contrastes colorés.
Loin d’une description minutieuse, Rotten Row à Hyde Park restitue avant tout l’élégance sociale et le mouvement d’un monde en représentation. Blanche y saisit l’esprit d’un lieu emblématique de la vie aristocratique londonienne, offrant une vision à la fois mondaine et sensible, où le portrait collectif se fond dans la lumière mouvante d’un après-midi d’été.
Publiée par le peintre pour illustrer l’un de ses ouvrages, Portraits of a lifetime, paru en 1937, notre toile bénéficie d’une provenance prestigieuse puisqu’elle a appartenu à l'écrivain André Maurois. Rencontré par l'intermédiaire de Daniel Halévy, ce dernier posa pour Blanche en 1924 (fig. 2) et c’est à l’occasion de son mariage en 1926 avec Simone de Caillavet que l’artiste lui fit don de cette saisissante vue londonienne. Maurois n’eut de cesse de vouer une profonde admiration pour son ami, ainsi qu’il le confie à Paul Collet en 1966 : « C'est un artiste d'une rare intelligence, d'une immense culture et d'une grande élégance, j'admirais son talent de peintre et d'écrivain. Ce qui m'a toujours intrigué chez lui, et passionné, c'est que tout en étant un homme du XIXème siècle dans ses goûts et sa façon de vivre, il était tourné vers la modernité et toutes les avant-gardes. »
André Maurois (1885-1967), puis par descendance
Blanche, Jacques-Émile, Portraits of a lifetime 1870-1914, traduction anglaise de Walter Clement, Londres, J. M. Dent & Sons Ltd, 1937, reproduit p. 167.
Cette œuvre est référencée dans le catalogue raisonné en ligne de Jacques-Émile Blanche de Jane Roberts et Muriel Molines (www.jeblanche-catalogue.com) sous le numéro RM 1088.