Maximilien Luce, l’instinct du paysage, Paris, musée de Montmartre (21 mars - 14 septembre 2025), cat. n° 46 : « La Seine à Herblay, 1889 ».
Peint en 1889, notre petite huile sur carton figurant La Seine à Herblay offre un éclatant témoignage des recherches menées par Maximilien Luce dans le sillage du néo-impressionnisme à la fin des années 1880.
Invité par son ami Signac à Herblay pour peindre directement sur le motif (fig. 1), l’artiste se place sur les hauteurs pour embrasser d’un regard panoramique la vallée de la Seine, dont le large cours serpente au cœur d’un paysage vallonné et lumineux.
La composition s’organise en plans successifs qui conduisent naturellement le regard vers l’horizon. Au premier plan, la pente colorée du coteau, traitée par une mosaïque de touches vives (verts acides, jaunes lumineux, roses et violets) traduit la richesse végétale du terrain.
Quelques arbres et buissons ponctuent la pente et structurent l’espace, tandis qu’un chemin clair introduit une diagonale douce qui anime la surface du tableau. Plus loin, la Seine s’étend en une nappe claire et scintillante, dont les reflets pâles contrastent avec les masses colorées des rives boisées. Les collines et les villages de la vallée se dissolvent dans une gamme de bleus et de violets, conférant à l’ensemble une profondeur atmosphérique subtile. Au-dessus, le ciel occupe une large part de la composition : traité en touches légères mêlant blancs, ocres et bleus, il diffuse une lumière douce qui enveloppe l’ensemble du paysage.
La touche fragmentée, caractéristique de la pratique néo-impressionniste, confère à la surface une constante vibration. De près, la peinture apparaît comme un assemblage de touches colorées presque abstraites ; à distance, elles se recomposent en une vision cohérente et lumineuse.
Par ce procédé, Luce ne cherche pas tant à décrire précisément le motif qu’à traduire l’intensité chromatique et la sensation lumineuse du paysage observé, qu’il restitue en atelier dans une importante composition aujourd’hui conservée au musée d’Orsay (fig. 2). La toile finale, exposée dès l’année suivante à la galerie Durand-Ruel[1], puis au Barc de Boutteville en 1893[2], connaît un immense succès.
Récemment redécouvert et exposé lors de la dernière rétrospective de l’artiste au musée de Montmartre à Paris, notre petit panneau préparatoire constitue un jalon essentiel, et l’un des témoignages les plus anciens, des assimilations divisionnistes du néo-impressionnisme par Luce. La liberté de la touche, l’audace poétique de la couleur et la simplicité du motif traduisent l’une des préoccupations essentielles du jeune peintre : capter, par la peinture, la vibration lumineuse et la vie silencieuse de la nature, confirmant les compliments de Félix Fénéon : « Les paysages de Luce luxurient dans des atmosphères actives[3] ».
[1] Deuxième exposition des peintres graveurs, Paris, Galerie Durand-Ruel, 1890, cat. n°178.
[2] Cinquième exposition des peintres impressionniste et symboliste, Paris, Galerie Le Barc de Boutteville, 1893, cat. n°116.
[3] Fénéon, Félix, « Extrait d’Au Pavillon de Paris », Le Chat Noir, 2 avril 1892.
A rapprocher du tableau titré Herblay, huile sur carton, signée en bas à gauche et mesurant 25,5 x 23 cm, reproduit p. 22 sous le n°61 dans le Catalogue de l’œuvre peint, tome II, par Jean Bouin-LUCE et Denise BAZETOUX, Éditions JBL, Paris, 1996.
Paquet, Jeanne, Legé, Alice S. (dir.), cat. exp. Maximilien Luce, l’instinct du paysage, Paris, musée de Montmartre (21 mars - 14 septembre 2025), Paris, Éditions El Viso, p. 14, reproduit p. 128.