Le XIXe siècle inaugure une nouvelle manière de parcourir le monde. Le développement des réseaux ferroviaires et maritimes, l'ouverture de nouvelles voies commerciales et l'essor des voyages d'agrément offrent aux artistes des horizons jusqu'alors difficilement accessibles. Qu'ils répondent à une commande, poursuivent une quête personnelle ou cherchent à approfondir leur connaissance des paysages et des civilisations, nombre d'entre eux font du voyage une étape essentielle de leur formation. Plus qu'une source d'inspiration, il devient un véritable outil de création.
Réunissant un ensemble d'œuvres réalisées entre le milieu du XIXe siècle et les premières décennies du XXe, Voyages d'artistes propose d'explorer cette géographie artistique où chaque destination renouvelle le regard. De la vallée du Nil aux rives du Bosphore, des villages du Maghreb aux côtes de Bretagne, des rives du Danube au golfe de Naples, des paysages méditerranéens à la vallée de la Seine, les artistes réunis ici témoignent de la richesse des échanges entre expérience du voyage et invention picturale.
Pour les peintres orientalistes, le voyage constitue souvent une expérience fondatrice. Dès les années 1830, les séjours en Égypte, en Turquie, en Afrique du Nord ou au Levant ouvrent un champ d'observation inédit. Loin de l'atelier parisien, les artistes découvrent une lumière nouvelle, des architectures monumentales, des paysages désertiques, mais aussi une diversité de costumes, de pratiques et de traditions qui enrichissent profondément leur vocabulaire plastique. Les œuvres de Victor Huguet, Théodore Frère, Narcisse Berchère, Eugène Girardet, Charles-Zacharie Landelle, Lucien Lévy-Dhurmer, Louis-Émile Pinel de Grandchamp, Carl Haag ou encore Edwin Long traduisent cette volonté de confronter l'imaginaire oriental à l'observation directe. Si chacun développe une sensibilité propre, tous participent à faire du voyage un laboratoire où s'élabore une nouvelle vision du monde.
À cette découverte de l'Orient répond une autre forme d'exploration, plus proche mais tout aussi décisive. À la fin du XIXe siècle, les peintres impressionnistes et postimpressionnistes sillonnent les provinces françaises et les rivages européens à la recherche d'une lumière particulière ou d'un paysage encore préservé. Les côtes bretonnes de Henry Moret et de Maxime Maufra, les bords de Seine de Maximilien Luce et de Pinchon, les jardins baignés de soleil d'Achille Laugé, les marines d'Amédée Marcel-Clément ou encore le golfe de Naples vu par Franz Unterberger témoignent d'une approche nouvelle du paysage, désormais envisagé comme le lieu d'une expérience sensible. Ici, le voyage n'est plus la découverte d'un exotisme lointain, mais la recherche d'une émotion picturale, d'une lumière ou d'une atmosphère propre à chaque territoire.
L'exposition s'ouvre également à la sculpture avec Anna Quinquaud, dont les nombreuses missions en Afrique occidentale française à partir des années 1930 occupent une place singulière dans l'histoire de l'art français. Parmi les premières femmes sculpteurs à entreprendre de longs séjours sur le continent africain, elle réalise sur place un important corpus d'études, modelant directement d'après nature les hommes, les femmes et les enfants qu'elle rencontre. Son œuvre témoigne d'une démarche profondément ancrée dans l'observation, où le voyage devient un instrument de connaissance autant qu'une source d'inspiration. Sa présence rappelle que cette ouverture au monde ne concerne pas seulement la peinture, mais irrigue l'ensemble de la création artistique de son temps.
À travers cette sélection, la galerie Ary Jan propose moins un inventaire de destinations qu'une réflexion sur le regard porté par les artistes sur le monde. Si les paysages, les villes et les figures représentés appartiennent à des cultures et à des territoires multiples, ils ont en commun d'être le fruit d'une expérience vécue. Le voyage apparaît alors comme un révélateur : il transforme la perception de l'artiste, renouvelle sa palette, modifie sa manière de composer et d'observer. Plus qu'un thème iconographique, il devient l'un des grands moteurs du renouvellement artistique entre le XIXe et le XXe siècle.
En réunissant ces œuvres, Voyages d'artistes invite ainsi à parcourir le monde à travers les yeux de ceux qui l'ont peint et sculpté, révélant combien chaque déplacement, proche ou lointain, a contribué à façonner une vision nouvelle de la modernité.